布朗肖:论卡夫卡

LA LEÇTURE DE KAFKA

Maurice Blanchot

Kafka a peut-être voulu détruire son œuvre, parce qu'elle

lui semblait condamnée à accroître le malentendu universel.

Quand on observe le désordre dans lequel nous est livrée cette

œuvre, ce qu'on nous en fait connaître,ce qu'on en dissimule,

la lumière partiale qu'on jette sur tel ou tel fragment, l'épar­

pillement de textes eux-mêmes déjà inachevés et qu'on divise

toujours plus, qu'on réduit en poussière, comme s'il s'agissait

de reliques dont la vertu serait indivisible, quand on voit cette

œuvre plutôt silencieuse envahie par le bavardage des commen­

taires, ces livres impubliables devenus la matière de publications

infinies, cette création intemporelle changée en une glose de

l'histoire, on en vient à se demander si Kafka lui-même avait

prévu un pareil désastre dans un pareil triomphe. Son désir a

peut. être été de disparaître, discrètement, comme une énigme

qui veut échapper au regard. Mais cette discrétion l'a livré au

public, ce secret l'a rendu glorieux. Maintenant, l'énigme s'étale

partout, elle est le grand jour, elle est sa propre mise en scène.

Que faire?

Kafka n'a voulu êt ' re qu'un écrivain, le Journal intime nous

le montre, mais le Journal achève de nous faire voir en Kafka

plus qu'un écrivain; il donne le pas à celui qui a vécu sur celui

qui a écrit c'est lui désormais que nous cherchons dans son

œuvre. Cette œuvre forme les restes épars d'une existence

qu'elle nous aide à comprendre, témoin sans prix d'un destin

d'exception qui, sans elle, fût resté invisible. Peut,être est,ce

l'étrangeté de livres comme Le Procès ou Le Château de nous

renvoyer S,ans cesse à une vérité extra-littéraire, alors que nous

commençons à trahir cette vérité, dès qu'elle nous attire hors

de la littérature avec laquelle elle ne peut pourtant pas se

confondre.

Ce mouvement est inévitable. Tous les commentateurs nous

supplient de chercher dans ces récits des récits les événements

ne signifient qu'eux-mêmes, l'arpenteur est bien un arpenteur.

Ne substituez pas « au déroulement des événements qui doit

être pris comme un récit réel des constructions dialectiques »

(Claude-Edmonde Magny). Mais quelques pages plus loin : on

peut « trouver dans l'œuvre de Kafka une théorie de la respon­

sabilité, des vues sur la causalité, enfin une interprétation d'en­

semble de la destinée humaine, suffisamment cohérentes toutes

trois et assez indépendantes de leur forme romanesque pour

supporter d'être transposées en termes purement intellectuels 1 ».

Cette contradiction peut paraître bizarre. Et il est vrai qu'on a

souvent traduit ces textes avec une décision péremptoire, un

mépris évident de leur caractère artistique. Mais il est vrai

aussi que Kafka lui-même a donné l'exemple en commentant

parfois ses contes et en cherchant à en éclaircir le sens. La diffé­

rence, c'est qu'à part quelques détails dont il nous explique la

genèse, non la signification, il ne transpose pas le récit sur un

plan qui puisse nous le rendre plus saisissable son langage de

commentateur s'enfonce dans la fiction et ne s'en distingue pas.

Le Journal est rempli de remarques qui semblent liées à un

savoir théorique, facile à reconnaître. Mais ces pensées restent

étrangères à la généralité dont elles empruntent la forme

elles y sont comme en exil, elles retombent dans un mode équi­

voque qui nc permet de les entendre ni comme l'expression d'un

événement unique ni comme l'explication d'une vérité univer­

selle. La pensée de Kafka ne se rapporte pas à une règle unifor­

mément valable, mais elle n'est pas davantage le simple repère

d'un fait particulier à sa vie. Elle est une nage fuyante entre ces

ces deux eaux. Dès qu'elle devient la transposition d'une suite

d'événements qui se sont réellement produits (comme c'est le

cas dans un journal), elle passe insensiblement à la recherche

du sens de ces événements, elle veut en poursuivre l'approche.

C'est alors que le récit commence à se fondre avec son explica­

tion, mais l'explication n'en est pas une, elle ne vient pas à bout

. Claude-Edmonde Magny, Les Sandales d'Empédocle.

de ce qu'elle doit expliquer et surtout elle ne réussit pas à le

survoler. C'est comme si elle était attirée, par sa propre pesan­

teur, vers la particularité dont elle doit rompre le caractère

clos : le sens qu'ellc met en hranle erre autour des faits, il n'est

explication que s'il s'en dégage, mais il n'est explication que

s'il en est inséparable. Les méandres infinis de la réflexion, ses

recommencements à partir d'une image qui la brise, la rigueur

minutieuse du raisonnement appliqué à un objet nul constituent

les modes d'une pensée qui joue à la généralité mais n'est pensée

que prise dans l'épaisseur du monde réduit à l'unique.

Mme Magny remarque que Kafka n'écrit jamais une platitude,

,et cela non par un raffinement extrême de l'intelligence, mais

par une sorte d'indifférence congénitale aux idées reçues. Cette

pensée est en effet rarement banale, mais c'est qu'elle n'est pas

non plus tout à fait une pensée; elle est singulière, c'est-à-dire

justement propre à un seul, elle a beau employer des termes

abstraits, comme positif, négatif, bien, mal, elle ressemble

davantage à une histoire strictement individuelle dont les

moments seraient des événements obscurs qui, ne s'étant encore

jamais produits, ne se reproduiront jamais. Kafka, dans son essai

d'autobiographie, s'est décrit comme un ensemble de 'particu­

larités, parfois secrètes, parfois déclarées, se heurtant sans ceSse

à la règle et ne pouvant ni se faire reconnaître ni se supprimer.

C'est là un ,conflit dont Kierkegaard a approfondi le sens, mais

Kierkegaard avait pris le parti du secret, Kafka ne peut prendre

aucun parti. Cache-t-il ce qu'il a d'étrange., il se déteste, lui et

son destin, il se tient pour mauvais ou dainné; veut-il jeter son

secret dehors, ce secret n'est pas reconnu par la collectivité qui

le lui rend et le lui impose à nouveau.

L'allégorie, le symbole, la fiction mythique dont ses œuvres

nous présentent les développements extraordinaires, sont rendus

indispensàbles chez Kafka par le caractère de sa méditation.

Celle-ci oscille entre les deux pôles de la solitude et de la loi, du

silence et du mot commun. Elle ne peut atteindre ni l'un ni

l'autre, et cette oscillation est aussi une tentative pour sortir

de l'oscillation. Sa pensée ne peut trouver le repos dans le géné­

ral, mais quoiqu'elle se plaigne parfois de sa folie et de son confi­

nement, elle n'est pas non plus l'absolue solitude, car elle parle

de cette solitude; elle n'est pas le non-sens, car elle a pour sens

ce non-sens; elle n'est pas hors-la-loi, car c'est sa loi, ce bannisse-

ment qui déjà la réconcilie. On peut dire de l'absurde dont on

voudrait faire la mesure de cette pensée ce qu'il dit lui-même du

peuple des cloportes « Essaie seulement de te faire comprendre

du cloporte si tu arrives à lui demander le but de son travail,

tu auras du même coup exterminé le peuple des cloportes. ))

Dès que la pensée rencontre l'absurde, cette rencontre signifie

la fin de l'absurde.

Ainsi, tous les textes de Kafka sont-ils condamnés à raconter

quelque chose d'unique et à ne paraître le raconter que pour

en exprimer la signification générale. Le récit, c'est la pensée

devenue une suite d'événements injustifiables et incompréhen­

sibles, et la signification qui hante le récit, c'est la même pensée

se poursuivant à travers l'incompréhensible comme le sens

commun qui le renverse. Celui qui en reste à l'histoire pénètre

dans quelque chose d'opaque dont il ne se rend pas compte, et

celui qui s'en tient à la signification ne peut rejoindre l'obscurité

dont elle est la lumière dénonciatrice. Les deux lecteurs ne

peuvent jamais se rattraper, on est l'un, puis l'autre, on com­

prend toujours plus ou toujours moins qu'il ne faut. La vraie

lecture reste impossible.

Celui qui lit Kafka est donc forcément transformé en men­

teur, et pas tout à fait en menteur. C'est là l'anxiété propre à

cet art, plus profonde sans doute que l'angoisse sur notre destin

dont il paraît souvent la mise en thème. Nous faisons l'expé­

rience immédiate d'une imposture que nous croyons pouvoir

éviter, - contre laquelle nous luttons (par le rapprochement

d'interprétations contraires), et cet effort est trompeur, - à

laquelle nous consentons, et cette paresse est trahison. Subtilité,

astuce, candeur, loyauté, négligence sont également les moyens

d'une erreur (d'une tromperie) qui est dans la vérité des mots,

dans leur puissance exemplaire, dans leur clarté, leur intérêt,

leur assurance, leur pouvoir de nous entraîner, de nous laisser,

de nous reprendre, dans la foi indéfectible en leur sens qui n'ac­

cepte ni qu'on lui manque ni qu'on le suive.

Comment nous représenter ce monde qui nous échappe, non

parce qu'il est insaisissable, parce qu'au contraire il y a peut­

être trop à saisir? Les commentateurs ne sont pas même fon­

cièrement en désaccord. Ils usent à peu près des mêmes mots

l'absurde, la contingence, la volonté de se faire une place dans

le monde, l'impossibilité de s'y tenir, le désir de Dieu,l'absence

de Dieu, le désespoir, l'angoisse. Et cependant, de qui parIent­

ils? Pour les uns, c'est un penseur religieux qui croit en l'absolu,

qui espère même en lui, qui en tout cas lutte sans fin pour

l'atteindre. Pour d'autres, c'est un humaniste qui vit dans un

monde sans recours et, pour ne pas en accroître le désordre,

reste le plus possible en repos. Selon Max Brod, Kafka a trouvé

plusieurs issues vers Dieu. Selon Mme Magny, Kafka trouve sa

principale ressource dans l'athéisme. Pour un. autre, il y a bien

un monde de l'au-delà, mais il.est inaccessible, peut-être mau­

vais, peut-être absurde. Pour un autre, il n'y a ni au-delà; ni

mouvement vers l'au-delà; nous sommes dans l'immanence, ce

qui compte, c'est le sentiment, toujours présent, de notre fini­

tude et l'énigme irrésolue à laquelle elle nous réduit. Jean

Starobinski : « Un homme frappé d'un mal étrange, tel nous

apparaît Fr. Kafka ... Un homme ici se voit dévorer. » Et Pierre

Klossowski : « Le Journal de Kafka est ... le journal d'un malade

qui désire la guérison. Il veut la santé ... il croit donc à la santé. »

Et le même encore : « Nous ne pouvons en aucun cas parler de

lui comme s'il n'avait pas eu de vision ·finale.» Et Sta.robinski:

« .. .il n'y a pas de dernier mot, il ne peut pas y avoi!' de dernier

mot ».

Ces textes reflètent le malaise d'ime lecture qui cherche à

conserver l'énigme et la solution, le malentendu et l'expression

de ce malentendu, la possibilité de lire dans l'impossibilité

d'interpréter cette lecture. Même l'ambiguïté ne nous satisfait

pas, l'ambiguïté est un subterfuge qui saisit la vérité sur le

mode du glissement, du passage, mais la vérité qui attend ces

écrits est peut-être unique et simple. Il n'est p,as

comprenne mieux Kafka si à chaque affirmation on oppose une .

affirmation qui la dérange, si,on nuance infiniment les thèmes

par d'autres différemment orientés. La contradiction ne règne

pas dans ce monde qui exclut la foi mais non la recherche de la

foi, l'espoir mais nonJ'espoir de l'espoir, la vérité ici-bas et au­

delà mais non l'appel à une vérité absolument dernière. Il est

bien vrai qu'expliquer une telle œuvre en se référant à la condi­

tion historique et religieuse de celui qui l'a écrite, en faisant de

lui une )S orte de Max Brod supérieur, est un tour de passe-passe

peu satisfaisant, mais il est vrai aussi que si ses mythes et ses

fictions sont sans lien avec le passé, leur sens nous renvoie à des

éléments que ce passé éclaire, à des problèmes qui ne se pose-

raient sans doute pas de la même façon s'ils n'étaient déjà théo­

logiques, religieux, imprégnés de l'esprit déchiré de la conscience

malheureuse. C'est pourquoi, on peut être également gêné par

toutes les interprétations qu'on nous propose, mais on ne peut

pas dire qu'elles se valent toutes, qu'elles soient toutes égale­

me,nt vraies ou également fausses, indifférentes à leur objet ou

vraies seulement dans leur désaccord.

Les principaux récits de Kafka sont des fragments, l'en­

semble de l'œuvre est un fragment. Ce manque pourrait expli­

quer l'incertitude qui rend instables, sans en changer la direc­

tion, la forme et le contenu de leur lecture. Mais ce manque n'est

pas accidentel. Il est incorporé au sens même qu'il mutile; il

coïncide avec la représentation d'une absence qui n'est ni

tolérée ni rejetée. Les pages que nous lisons ont la plus extrême

plénitude, elles annoncent une œuvre à qui rien ne fait défaut,

et d'ailleurs toute l'œuvre est comme donnée dans ces dévelop­

pements minutieux qui s'interrompent brusquement, comme

s'il n'y avait plus rien à dire. Rien ne leur manque, même pas ce

manque qui est leur objet ce n'est pas une lacune, c'est le signe

d'une impossibilité qui est partout présente et n'est jamais

admise - impossibilité de l'existence commune, impossibilité

de la solitude, impossibilité de s'en tenir à ces impossibilités.

Ce qui rend angoissant notre effort pour lire, ce n'est pas la

coexistence d'interprétations différentes, c'est, pour chaque

thème, la possibilité mystérieuse d'apparaître tantôt avec un

sens négatif, tantôt avec un sens positif. Ce monde est un monde

d'espoir et un monde condamné, un univers à jamais clos et un

univers infini, celui de l'injustice et celui de la faute. Ce que lui­

même dit de la connaissance religieuse « La connaissance est à

la fois degré menant à la vie éternelle et obstacle dressé devant

cette vie », doit se dire de son œuvre tout y est obstacle, mais

tout aussi peut y devenir degré. Peu de textes sont plus sombres,

et pourtant, même ceux dont le dénouement est sans espoir,

restent prêts à se renverser pour exprimer une possibilité ultime,

un triomphe ignoré, le rayonnement d'une prétention inacces­

sible. A force de creuser le négatif, il lui donne une chance de

devenir positif, une chance seulement, une chance qui ne se

réalise jamais tout à fait et à travers laquelle son contraire ne

cesse de transparaître.

Toute l'œuvre de Kafka est à la recherche d'une affirmation

qu'elle voudrait gagner par la négation, affirmation qui, dès

qu'elle se profile, se dérobe, apparaît mensonge et ainsi s'exclut

de l'affirmation, rendant à nouveau l'affirmation possible. C'est

pour cette raison qu'il paraît si insolite de dire d'un tel monde

qu'il ignore la transcendance. La transcendance est justement

cette affirmation qui ne peut s'affirmer que par la négation. Du

fait qu'elle est niée, elle existe; du fait qu'elle n'est pas là, elle

est présente. Le Dieu mort a trouvé dans cette œuvre une sorte

de revanche impressionnante. Car sa mort ne le prive ni de sa

puissance, ni ,de son autorité infinie, ni de son infaillibilité:

mort, il n'est que plus terrible, plus invulnérable, dans un

combat où il n'y a plus de possibilité de le vaincre. C'est avec

une transcendance morte que nous sommes aux prises, c'est un

empereur mort que représente le fonctionnaire de La Muraille

de Chine, c'est, dans Le Bagne, l'ancien commandant défunt

que la machine de torture rend' toujours présent. Et, comme le

remarque J. Starobinski, n'est-il pas mort, le juge suprême du

Procès qui ne peut que condamner à mort parce que c'est la

mort qui est sa puissance, la mort qui est sa vérité et non pas

la vie?

L'ambiguïté du négatif est liée à l'ambiguïté de la mort. Dieu

est mort, cela peut signifier cette vérité encore plus dure la

mort n'esi pas possible. Au cours d'un bref récit, intitulé Le

Chasseur Gracchus, Kafka nous raconte l'équipée d'un chasseur

de la Forêt-Noire qui, ayant succombé à une chute dans un

ravin, n'a cependant pas réussi à gagner l'au-delà - et main­

tenant il est vivant et il est mort. Il avait joyeusement accepté

la vie et joyeusement accepté la fin de sa vie - une fois tué, il

attendait sa mort dans la joie il était étendu et il attendait.

« Alors, dit-il, arriva le malheur. » Ce malheur, c'est l'impossi­

bilité de la mort, c'est la dérision jetée sur les grands subterfuges

humains, la nuit, le néant, le silence. Il n'y a pas de fin, il n'y a

pas de possibilité d'en finir avec le jour, avec le sens des choses,

avec l'espoir : telle est la vérité dont l'homme d'Occident a fait

un symbole de félicité, qu'il a cherché à rendre supportable en

en dégageant la pente heureuse, celle de l'immortalité, d'une

survivance qui compenserait la vie. Mais cette survivance,

c'est notre vie même. « Après la mort d'un homme, dit Kafka,

un silence particulièrement bienfaisant intervient pour un peu

de temps sur la terre par rapport aux morts, une fièvre terrestre

a pris fin, on ne voit plus un mourir se poursuivre, une erreur

semble écartée, même pour les vivants c'est une occasion de

reprendre haleine, aussi ouvre-t-on la fenêtre de la chambre

mortuaire - jusqu'à ce que cette détente apparaisse illusoire et

que commencent la douleur I)t les lamentations. »

Kafka dit encore « Les lamentations au chevet du mort ont

en somme pour objet le fait qu'il n'est pas mort au vrai sens du

mot. Il faut encore nous contenter de cette façon de mourir

nous continuons à jouer le jeu. » Et ceci qui n'est pas moins

clair: « Notre salut est la mort, mais non pas celle-ci. » Nous ne

mourons pas, voilà la vérité, mais il en résulte que nous ne

vivons pas non plus, nous sommes morts de notre vivant, nous

sommes essentiellement des survivants. Ainsi la mort finit-elle

notre vie, mais elle ne finit pas notre possibilité de mourir; elle

est réelle comme fin de la vie et apparente comme fin de la mort.

De là cette équivoque, cette double équivoque qui donne de

l'étrangeté aux moindres gestes de tous ces personnages

sont-ils, comme le chasseur Gracchus, des morts qui achèvent

vainement de mourir, des êtres dissous dans on ne sait quelles

eaux et que l'erreur de leur mort ancienne maintient, avec le

ricanement qui lui est propre mais aussi avec sa douceur, sa

courtoisie infinie, dans le décor familier des choses évidentes?

Ou bien, sont-ils des vivants qui luttent, sans le comprendre,

avec de grands ennemis morts, avec quelque chose qui est fini et

qui n'est pas fini, qu'ils font renaître en le repoussant, qu'ils

écartent lorsqu'ils le recherchent? Car c'est là l'origine de notre

anxiété. Elle ne vient pas seulement de ce néant au-dessus

duquel, nous dit-on, la réalité humaine émergerait pour y retom­

ber, elle vient de la crainte que ce refuge même ne nous soit

enlevé, qu'il n'y ait pas rien, que ce rien ne soit encore de l'être.

Du moment que nous ne pouvons sortir de l'existence, cette

existence n'est pas achevée, elle ne peut être vécue pleinement,

- et notre combat pour vivre est un combat aveugle qui ignore

qu'il combat pour mourir et qui s'englue dans une possibilité

toujours plus pauvre. Notre salut est dans la mort, mais l'espoir

c'est vivre. Il s'ensuit que nous ne sommes jamais sauvés et

jamais non plus désespérés, et c'est en quelque sorte notre espoir

qui nous perd, c'est l'espoir qui est le signe de notre détresse,

de telle sorte que la détresse a aussi une valeur libératrice et

nous conduit à espérer ( ( Ne pas désespérer même de ce que tu

ne désespères pas ... C'est justement ce qui s'appelle vivre » ) .

Si chaque terme, chaque image, chaque récit est capable

de signifier son contraire - et ce contraire aussi -:-, il faut

donc en chercher la cause dans cette transcendance de la mort

qui la rend attirante, irréelle et impossible et qui nous enlève

le seul terme vraiment absolu, sans cependant nous enlever

son mirage,. C'est la mort qui nous domine, mais elle nous

domine de son impossibilité, et cela veut dire 'que nous ne

sommes pas nés (( Ma vie est l'hésitation devant la naissance 1))

mais aussi bien que nous sommes absents de notre mort (( Sans

cesse tu parles de mort et pourtant tu ne meurs pas » ) . Si la

nuit, soudain, est mise en doute, alors il n'y a plus ni jour ni

nuit,.il n'y a plus qu'une lumière vague, crépusculaire, qui est

tantôt souvenir du jour tantôt regret de la nuit, fin du soleil et

soleil de la fin. L'existence est interminable, elle n'est plus

qu'un indéterminé dont nous ne savons si nous en sommes

exclus (et c'est pourquoi nous y cherchons vainement des prises

solides) ou à jamais enfermés (et nous nous tournons déses­

pérément vers le dehors). Cette existence est un exil au sens le

plus fort nous n'y sommes pas, nous y sommes ailleurs et

jamais nous ne cesserons d'y être.

Le thème de La Métamorphose est une illustration de ce

tourment d'entraîne le lecteur dans une giration où espoir et détresse se

répondent sans fin. L'état de Grégoire est l'état niême de l'être

qui ne peut pas quitter l'existence, pour qui exister c'est être

condamné à retomber toujours dans l'existence. Devenu une

vermine, il continue à vivre sur le mode de la déchéance, il

s'enfonce dans la solitude animale, il s'approche, au plus près,

de l'absurdité et de l'impossibilité de vivre. Mais, que se passe­

t-il? Précisément, il continue de vivre; il ne cherche même pas

à sortir de son malheur, mais à l'intérieur de ce malheur il

transporte une dernière ressource, un dernier espoir, il lutte

encore pour sa place sous le canapé, pour ses petits voyages sur

la fraîcheur des murs, pour la vie dans la saleté et la poussière.

Et ainsi, il nous faut bien espérer avec lui, puisqu'il espère, mais

il faut bien aussi désespérer de cet effrayant espoir qui se

poursuit, 'sans but, à l'intérieur du vide. Et puis, il meurt : mort

insupportable, dans l'abandon èt dans la solitude - et pourtant

mort presque heureuse par le sentiment de la délivrance qu'elle

représente, par le nouvel espoir d'une fin à présent définitive.

Mais bientôt ce dernier espoir à son tour se dérobe; ce n'est pas

vrai, il n'y a pas eu de fin, l'existence continue, et le geste de la

jeune sœur, son mouvement d'éveil à la vie, d'appel à la volupté

sur lequel le récit s'achève, est le comble de l'horrible, il n'y a

rien de plus effrayant dans. tout ce conte. C'est la malédiction

même et c'est aussi le renouveau, c'est l'espérance, car la

jeune fille veut vivre, et vivre c'est déjà échapper à l'inévi­

table.

Les récits de Kafka sont, dans la littérature, parmi les plus

noirs, les plus rivés à un désastre absolu. Et ce sont aussi ceux

qui torturent le plus tragiquement l'espoir, non parce que

l'espoir est condamné, mais parce qu'il ne parvient pas à être

condamné. Si complète que soit la catastrophe, une marge

infime subsiste dont on ne sait si elle réserve l'espérance ou au

contraire si elle l'écarte pour toujours. Il ne suffIt pas que Dieu

lui-même se soumette à sa propre sentence et succombe avec

elle dans l'effondrement le plus sordide, dans un détraquement

inouï de ferraille et d'organes, il faut encore attendre sa résur­

rection et le retour de sa justice incompréhensible qui nous

voue à jamais à l'épouvante et à la consolation. Il ne suffIt pas

que le fils, répondant au verdict injustifiable et irréfutable de

son père, se jette dans le fleuve avec une expression de tranquille

amour pour lui, il faut que cette mort soit associée à la conti­

nuation de l'existence par l'étrange phrase finale « A ce

moment, il y avait sur le pont une circulation littéralement

folle », dont Kafka lui-même a affIrmé la valeur symbolique,

le sens physiologique précis. Et enfin, le plus tragique de tous,

le Joseph K. du Procès, meurt, après une parodie de justice,

dans la banlieue déserte où deux hommes l'exécutent sans un

mot, mais ce n'est pas assez qu'il meure « comme un chien », il

doit encore avoir sa part de survie, celle de la honte que l'illimité

d'une faute qu'il n'a pas oommise lui réserve, en le condamnant

à vivre aussi bien qu'à mourir.

« La mort est devant nous à peu près comme le tableau de

la Bataille d'Alexandre au mur d'une salle de classe. Il s'agit

pour nous, dès cette vie, d'obscurcir ou même d'effacer le

tableau par nos actes. » L'œuvre de Kafka, c'est ce tableau

qui est la mort, et c'est aussi l'acte de le rendre obscur et de

l'effacer. Mais, comme la mort, elle n'a pu s'obscurcir, et au

contraire elle brille admirablement de ce vain effort qu'elle

a fait pour s'éteindre. C'est pourquoi, nous ne la comprenons

qu'en la trahissant, et notre lecture tourne anxieusement

autour d'un malentendu.

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